Le chemin des larmes (par Nade)

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Le chemin des larmes (par Nade)

Message par Gérard Bouchard le Lun 14 Déc - 17:45

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http://www.youtube.com/watch?v=NuWj4BzV-TY



- Jules, bon sang Jules, tu n'as pas entendu les cloches ?

- Si, mais elles sonnent toute la journée, je n'y prête plus attention.

- C'est la guerre Jules, tous les hommes sont mobilisés !

- La... la guerre, mais contre qui, les Boches ?

- Contre qui veux-tu, bien sûr que c'est contre les Boches. Viens vite à l'église le curé doit lire l'Ordre de Mobilisation quand on y sera tous.


Jules emboîta le pas de Fernand et tous deux se précipitèrent vers l'église de Rocroi où une bonne partie des habitants était déjà rassemblée.


- Ah, Jules, Fernand, vous voilà.

- Bonjour Monsieur Pujol, le Père Marcellin a déjà parlé ?

- Non, il attend tout le monde. Les frères Voquiert seront bientôt là.


LEs minutes passaient dans la plus grande confusion, cette nouvelle avait frappé tout le monde de stupeur. La guerre... qui voudrait faire la guerre en une si belle journée d’Août ? Ceci dit, c'est toujours plus agréable que de se battre sous la pluie, plutôt en Août qu'en Novembre !

Le Père Marcellin, qui semblait avoir été curé à Rocroi depuis la nuit des temps prit la parole devant la foule.


- En ce dimanche 2 Août 1914, par décret du Président de la République, la mobilisation des armées de terres et de mer est ordonnée, ainsi que la réquisition des animaux, voitures et harnais nécessaires au complément de nos armées. Mes fils, je prie pour vous et pour la France, puisse cette guerre être courte et victorieuse.


Un silence religieux planait sur le village, comme si chaque homme, chaque femme et chaque enfant réalisait peu à peu ce qui était en train de se passer. Puis, le silence fut rompu :

- Vive la France, et mort aux Boches !

- A nous l'Alsace et la Lorraine !

- Nous serons de retour avant l'hiver, les bras chargés de souvenirs de Berlin !


Les hommes exaltés se donnaient des poignées de mains franches et des accolades, la surprise avait laissé sa place à la joie, on allait venger Sedan, on allait laver l'honneur des armes françaises, et surtout, on récupérerait l'Alsace et la Lorraine !
La nuit fut courte pour les hommes qui durent rejoindre leurs régiments dès le lendemain matin.
La gare était bondée de soldats portant fièrement leur uniforme bleu et rouge. Les wagons surchargés des mobilisés et de confiance s'ébranlaient alors que les trains quittaient les quais les uns après les autres.


Le 5 Août Jules et Fernand avaient rejoint le 94e Régiment d'Infanterie, rattaché à la 3e Armée.
Les plus jeunes hommes fanfaronnaient et exhibaient fièrement leurs armes.

Le plan était simple, et infaillible. On enverrait les 3e et 4e Armées traverser les Ardennes afin de soutenir les offensives en Alsace et en Lorraine. Les Allemands devaient être peu nombreux dans le massif, et la poussée serait facile...


Les jours passaient, la guerre était déclarée depuis 3 semaines, et on avait pas encore tiré un seul coup de feu, ou du moins, pas dans les Ardennes. Il se disait dans les rangs que les Belges avaient été battus, que Bruxelles était tombée, que l'offensive en Lorraine avait été un échec. Des ragots sans doute, le plan était infaillible, la guerre serait courte.

Le clairon sonna, les hommes se rassemblèrent, Fernand poussa Jules d'un coup d'épaule

- Tu crois que c'est déjà fini ? Mince j'aurais vraiment voulu ramener un casque Boche à ma mère.

- Je sais pas, on va bien voir.


Un officier prit la parole :


- Soldats de France, en ce jour, le 21 Août 1914, le Général Joffre a décidé de l'offensive générale dans les Ardennes belges suite aux combats ayant eu lieu sur ce même front dans la journée d'hier. Vengez vos camarades tombés pour la gloire !


Des vivats éclatèrent, des centaines de milliers de voix s'élevèrent au-dessus des Ardennes. Enfin, on allait faire regretter aux Boches de nous avoir humilié, ils verraient de quoi est fait un soldat français !

Le lendemain matin, la guerre commençait véritablement pour les hommes, et elle se terminerait également pour nombre d'entre eux.
Les soldats étaient disposés en ordre de bataille, prêts à partir dès que l'ordre en serait donné, les baïonnettes fixées au canon des fusils. Des voix s'élevaient, tantôt pour entonner la Marseillaise, tantôt pour insulter l'ennemi, ou encore pour pester contre le temps qui passait sans que l'assaut ne soit donné.
Fernand plaisantait avec Jules, il racontait comment il tuerait son premier Boche, comment on lui donnerait une médaille et comment sa mère serait fière quand il la lui enverrait, « avec un casque à pointe et la moustache du Kaiser ».
Soudain, on donna le signal de l'attaque, le temps était suspendu, l’exaltation disparu aussitôt. Maintenant on pouvait mourir, on voulait que la guerre soit courte, mais on savait que certains ne verraient pas la fin de leur première bataille. Mais il fallait y aller, le plan était infaillible, et la France méritait sa revanche. Et quelle revanche, ils allaient voir ce qu'ils allaient voir... et puis, on nous a dit qu'ils ne devaient pas être nombreux ici, alors avec un peu de chance... peut-être qu'ils se rendront, ou qu'ils fuiront... peut-être que personne ne mourra en fait. Mais ça se passera bien, les chefs ont dit que ça se passerait bien...
La course de milliers d'hommes faisaient trembler le sol, le sol tremblait encore et encore, et l'air résonnait. Il résonnait de la course desenragés, il résonnait du sifflement des balles, il résonnait de la chute des obus, et il résonnait du bruit sourd des corps qui tombent lourdement au sol.
Non, ils n'étaient pas censés être nombreux, alors d'où sortaient ces centaines de milliers d'hommes en gris ? Tout était prévu, mais pas ça...
Fernand avant disparu, Jules ne l'avait pas revu depuis les premières balles.
On ne distinguait plus rien, une fumée âpre recouvrait tout, on marchait sur des corps et la mort répandait son odeur putride au plus profond du cœur des hommes, sapant leur courage, assassinant leur esprit.
Et quelle était cette sensation ? Ce frisson glacial qui vous parcourt l'échine, puis cette chaleur ? Jules ne comprenait, il ne savait pas. Mais qui savait, qui avait prévu ? Qui survivrait à cette guerre courte et victorieuse ? Il était trop tard pour Jules, plus la peine de se questionner, il n'avait plus qu'à fermer les yeux.


Le 23 Août, on se repliait en désordre vers Sedan, encore une fois...
Il ne devait y avoir que peu d'Allemands en Belgique, on devait les bousculer facilement, puis fondre ensuite sur la Lorraine. Ça serait rapide, on serait victorieux partout, la France serait vengée. Tout était prévu, à l'exception peut être des 25000 soldats qui devraient y laisser leur vie la seule journée du 22 Août 1914.

Peut-être qu'en fait, ça ne serait pas si facile...

Gérard Bouchard

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Re: Le chemin des larmes (par Nade)

Message par Gérard Bouchard le Lun 14 Déc - 17:45


http://www.youtube.com/watch?v=AiHOwImbvro






15 jours ! 15 jours qu'on reculait, 15 jours qu'on refusait le combat aux Allemands qui se rapprochaient de Paris. Impossible, pas encore, on ne pouvais pas perdre cette guerre, pas en 1 mois. Les Anglais étaient en France depuis quelques semaines, mais à part un léger succès à Mons, ils étaient dans le même cas que nous. Ils battaient en retraite depuis 400km maintenant, et ils avaient traversé la Marne, talonnés par les Armées Allemandes. Kluck avait décidé d'abandonner le plan initial qui prévoyait un encerclement de Paris. Il avait préféré se jeter à la poursuite des Anglais, laissant le champ libre à nos troupes pour se réorganiser... et contre-attaquer.


« A la bifurcation des nationales 17 et 35, la masse des troupes a pris à gauche, abandonnant la route de Paris, une marche en direction du sud-est »
Capitaine Lepic, le 31 Aout 1914 à 15h30.



- Excuse moi, Pierre ? Tu sais quel jour on est ?

- Je crois qu'on est le 4 Septembre.

- Merci, et tu sais où on est ?

- Près de Meaux je crois. Tu veux savoir quelque chose d'autre Émile ?

-Non, merci. J'écris à ma mère. J'espère pouvoir lui envoyer bientôt.

- Je ne sais pas si on va rester ici longtemps.

- Tant qu'on arrête de reculer devant les Allemands, ça me va. Il faut défendre Paris coûte que coûte.

- Défendre Paris ? Les Allemands ont franchi la Marne derrière les Anglais à ce qu'on dit, ils ont laissé tomber Paris. Et ça m'étonnerait qu'on attende ici les bras croisés longtemps.

- Tant que j'envoie ma lettre avant qu'on parte, je suis prêt à faire ce qu'on me demandera.

- Il est temps d'aller se reposer, je ne sais pas si on aura beaucoup de moments de répit de la sorte, alors profitons en.

- Tu as bien raison.





Je ne sais pas s'ils s'attendaient à ça. L'Armée française, vaincue, en fuite, qui se rassemble et bouscule leur flanc. Mais ce n'est jamais si simple. Toute la journée du 5 leur artillerie a pilonné la notre. Ils ont lancé l'assaut, mais cette fois ci, on a pas bougé. Les Marocains ont tenu bon, et ont contre attaqué, à l'assaut de la colline de Penchard. Mais c'était peine perdu, ces foutus teutons étaient bien retranchés, et ça a été un carnage. La 55e de Réserve a subi le même sort en attaquant Monthyon pour prendre l'artillerie allemande. Sur tout le front, personne n’avançait, chaque attaque et contre attaque était stoppée dans un bain de sang. On avait mit fin à l'avancée des boches, mais maintenant, il fallait les repousser !
Et ce qu'on avait pas réussi à faire le 5, il fallait le réessayer le 6. Mais cette fois, l'Etat Major allemand, prévenu de l'offensive, avait renforcé ses troupes.




- Je te l'avais bien dit, ça ne durerait pas ! Au fait, tu as pu envoyer ta lettre ?

- Oui, ce matin. Au moins, si je meurs, ma mère aura un peu de réconfort.

- Je n'aurai de réconfort que quand ces cannons se tairont ! Il faut absolument prendre Monthyon aujourd'hui.



Monthyon... Avec les collines de Penchard, c'était un des point fort de la ligne allemande, et de là où leur artillerie pilonnait les positions de nos hommes. Et il fallait y aller, oublier les pertes subies la veille, et prendre du terrain. Il fallait repousser les Allemands, les chasser loin de Paris, loin de la France. Un nouvel assaut fut donc donné. Partout, sur des dizaines de kilomètres, la fureur des combats se leva avec le soleil. Les Marocains retournèrent à l'assaut de Penchard et en prirent les sommets. Et il fallait faire de même à Monthyon.




- Allez, tiens bon Pierre, c'est pas si grave que ça. Ça va aller, je reviendrai te chercher quand on aura repoussé les Boches.

- Cette fois, j'suis foutu, ils m'ont bien esquintés.

- Mais non, tu vas voir, ils vont t'arranger ça. Tu as de la chance, pense aux infirmières, et tu seras sûrement dans un hôpital à Paris. J'en connais beaucoup qui rêveraient d'être à ta place...
Pierre ? Pierre ? Bon sang, réponds moi ! Pierre ? Merde, allez, réponds moi ! Pense à Paris, penses... Saletés de Boches !



La victoire s'acquiert dans le sang. On repousse un peu les Allemands, au prix d'un nombre incalculable d'hommes. Mais il ne faut pas ployer. Au bord de la rupture, les soldats Français ont su retrouver leur fougue. Mais la fougue suffit rarement face aux mitrailleuses. L'heure n'est plus aux champs de batailles, il faut se cacher, s'abriter... s'enterrer s'il le faut. Mais tant qu'on le peut, on avance, on contre attaque, on absorbe les offensives et on les repousse. Mais surtout, on ne cède pas un centimètre de plus ! C'était ça le nouveau « Plan », et ça semblait fonctionner. Mais comment continuer une guerre quand on perd 30.000 hommes par jour ?
«La guerre sera courte ! ». Ce n'était plus une phrase qu'on lançait pour se donner du courage, non, c'était devenu une nécessité.
Qu'on avance, ou qu'on se fasse repousser, il fallait renforcer un front de plus en plus dégarni. Et ça, par tous les moyens possibles.




Il faisait nuit noire, et les soldats progressaient en colonne sur la Nationale 2, en direction de
Silly-Le-Long, au nord-ouest de Villers-St-Genest, là où les Français avaient été repoussés au cours de la journée.

- On nous ballade à droite à gauche, on voit du pays, mais en fin de compte on a pas le temps de vraiment profiter du paysage.

- Surtout en marchant de nuit.

- Surtout en marchant de nuit...

- Cordier, Bellard, taisez vous et marchez !

- Oui Sergent.

- Oui Sergent.

Au loin, on entendait tonner les canons, et des halos de lumière projetaient des ombres terrifiantes sur la plaine de l'Oise.

- Compagnie, halte !

- Allons bon, et maintenant ?

- Soldats, dégagez la route.

- Tu sais ce qu'il se passe Bellard ?

- Pas la moindre idée. Attends, c'est quoi ça là bas ?

- De quoi ?

- Tu ne vois rien ? Là ! Sur la route...

- Je... Je suis pas sûr, mais on dirait bien des taxis.

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Gérard Bouchard

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Message par Gérard Bouchard le Lun 14 Déc - 17:46


http://www.youtube.com/watch?v=wlogKJhiGOQ




Pendant des semaines, le front s'est étendu vers le Nord à la suite de tentatives de contournements infructueuses, et plus il se rapprochait de la Mer du Nord, plus il se renforçait. Un réseau de remblais et de tranchées serpentait maintenant sur des centaines de kilomètres, et tout le long de ce nouveau front, on se battait sans discontinuer.
Les plaines des Flandres ont bues des litres de sang, de Bouvines à Waterloo, Français et Allemands s'y sont massacrés, et encore une fois, cette haine séculaire allait se déchaîner dans une violence inouïe.
Français, Belges et Anglais étaient résolus à ne pas céder l'Yser aux Armées Allemandes que le Kaiser en personne avait rejoint. Il voulait la Belgique au premier Novembre, on allait lui faire regretter cette arrogance.
Dixmude était au centre du dispositif, un point clé qu'il ne fallait pas céder.

« Il faut tenir à tout prix, mais dans quatre jours vous serez relevés ».
Ferdinand Foch, aux fusiliers marins de la Brigade Ronarc'h



Le 17 octobre 1914, les tranchées Franco-Belges sont soumises à une pluie d'obus, la ville évacuée est réduite en poussière. Un déluge d'acier et de feu vaporise les hommes, ils disparaissent sur place et on ne retrouve jamais rien d'eux.


- Guennégant, couche toi !

- On va tous crever, c'est pas possible de survivre à ça !

- Messieurs ! Du sang froid ! Voulez vous être la risée des Belges ? Honorez vos pompons et battez vous fièrement !



Les flammes dévoraient la ville fantôme. Les tranchées et les rues étaient transformées en charniers. Le bombardement redouble d'intensité le 21 octobre. Le clocher et le beffroi sont en feu.
C'est ce jour que le Kaiser a choisi pour lancer ses troupes à l'assaut.
Dans la plaine retournée par les obus fondent des milliers d'Allemands. Mais que peuvent la chair et le sang face aux balles ? Aux cris de fureur des assaillants germaniques répondent les hurlements des mitrailleuses françaises.
Un tapis de corps recouvre le champ de bataille, l'attaque est repoussée. Mais qu'est-ce qu'un unique assaut dans cette guerre qui ne semble jamais être rassasiée du sang des hommes ?
Le repli est-il à peine ordonné que les canons allemands recommencent à vomir leurs obus sur la ville.
Les défenseurs sont à bout de force, mais des renforts arrivent, poussant aussitôt le front ennemi qui recule en quelques endroits. Mais partout les combats font rages. Les Allemands attaquent à nouveau et percent le front belge. Ils ont désormais pied dans la vallée de l'Yser.
Malgré les renforts des Sénégalais et des Algériens, les assauts aveugles des Allemands finissent par payer, on doit reculer. Les Belges sont à bouts de forces, au bord de la rupture. Au 26, ils n'ont pour dernière ligne de défense que le remblais de la ligne de chemin de fer allant de Nieuport à Dixmude. Un talus d'1m20 qu'ils défendent cependant avec acharnement.
Mais que faire de plus, bientôt un nouvel assaut sera ordonné, et les maigres forces belges, bien qu'héroïques, céderont.
A moins qu'on inonde la plaine ! Le talus servira de digue, et les Allemands, au milieu de ce terrain plat seront submergés !
Les eaux montaient, encore et toujours, s'engouffrant dans les tranchées des Boches, les forçant à attaquer en hâte, pour trouver le refuge du talus avant que l'eau ne leur interdise toute progression. Mais les Belges et les Français les attendaient.
On se battait dans la plus grande fureur. Malgré l'eau et les mitrailleuses, les Allemands prirent le talus. On contre attaqua, faisant tomber leurs positions une à une. On repoussait l'ennemi à grands coups de baïonnettes, et sur l'eau rougie flottaient dans centaines de corps qu'on écartait pour progresser. Après 3 jours de combats, les boches durent quitter leurs positions sur l'Yser. L'inondation avait porté ses fruits.

Mais à Dixmude...


- Guennégant ! Guennégant, prenez cette mitrailleuse et tirez sur tout ce qui sort de ces tranchées ! N'en laissez pas un debout !

Les bombardements et les assauts incessants n'avaient toujours pas réussis à venir à bout des défenseurs, mélange de marins français, de troupes coloniales et de fantassins belges. Mais, encore renforcée par de nouveaux corps, l'armée du Duc du Wurtemberg était résignée à forcer le passage, acceptant le sacrifice de milliers d'hommes.

- Dixmude ne tombera pas tant qu'un soldat se battra sur cette rive de l'Yser, tenez bon marins !

Pendant 10 jours on tient, on encaisse les obus et les balles.
Le 10 Novembre les boches lancent un nouvel assaut, ils donnent tout ce qu'ils. Leur charge est inarrêtable, ils se répandent comme l'eau qui avait inondé la plaine quelques jours plus tôt, ils recouvrent les tranchées des corps de leurs défenseurs. On se bat avec tout ce qu'on trouve, baïonnettes, pierres, poings. Les hommes sont épuisés, mais ils ne lâchent rien.


- Non ! Non ! Non ! On ne reculera pas, saleté de boche, tu m'entends ? Tu ne mettras pas un pied en France !

A chaque coup, Guennégant enfonçait un peu plus la pierre qu'il tenait fermement dans le visage défoncé d'un ennemi mort.

- Guennégant, nom de Dieu ! Que quelqu'un me récupère cet animal !

On tira Guennégant loin de sa victime, son visage était tacheté d'un sang rouge et chaud, qui, avec la boue, dessinait une œuvre étrange sur son visage fatigué.

Les obus explosaient au milieu des nids de défenseurs. On se battait pour survivre, pour vaincre, pour en emporter un maximum avec nous, mais le courant feldgrau emportait tout sur son passage. On dû repasser l'Yser. Ils voulurent se cacher derrière des prisonniers, mais on répondit à leurs menaces par des balles.

- Lieutenant, hurla Guennégant ! Qu'est-ce qu'on doit faire ?

- Tenez vos positions, il faut t...

Avant même d'avoir terminé sa phrase, il disparut dans une gerbe de boue et de sang.

- Merde ! Le Bihan, viens avec moi, il faut qu'on essaye de garder ces boches sur l'autre rive !

C'était peine perdue, la retraite fut sonnée. Après 25 jours d'une résistance héroïque, on laissa Dixmude en ruine aux Allemands. Mais ils devraient s'en contenter, car jamais ils ne passeraient l'Yser, jamais il ne pourrait progresser dans la plaine inondée. Les attaques avaient été furieuses, les défenses acharnées, et les dizaines de milliers de corps flottant sur la Flandres ou éventrés dans le charnier de Dixmude seraient là pour en témoigner. On s'enterrait un peu plus, il fallait renforcer un front qui ne devrait plus bouger pendant des années.

Gérard Bouchard

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Re: Le chemin des larmes (par Nade)

Message par Gérard Bouchard le Lun 14 Déc - 17:46

http://www.youtube.com/watch?v=19v7TMFbmdc





La Guerre dure, l'hiver a recouvert une Europe à feu et à sang. Les disparus ont été enveloppés dans un linceul blanc. Il paraît que l'esprit de Noël a forcé les soldats à fraterniser... Les Anglais oui, mais nous, non ! Qui a envie de fraterniser avec un animal qui souille notre terre et réduit en esclavage nos fils ? Que Noël aille au diable, que les Boches et les Angliches y aillent avec. Hors de question qu'on leur laisse une seconde de répit.
Et puis l'hiver est reparti, mais la guerre est bien restée, le printemps s'est doucement installé, mais pas d'hirondelles, ni de fleurs pour recouvrir les arbres, souches mortes et calcinées, ombres fantomatiques au milieu de la terre éventrée. Pas un chant d'oiseau, mais les cris stridents de milliers d'obus qui s'abattaient sur la France et ses fils.
Cela faisait des jours qu'on bombardait la ligne boche dans l'Artois. Une grande offensive était prévue pour le 9 mai. On voulait y aller plus tôt, mais le mauvais temps nous avait imposé un répit sur lequel on aurait eu tort de cracher.

- De la flotte, de la boue, et encore de la flotte. J'ai pas vu ça depuis Ypres !

- Bin alors Bellard, on savait que tu n'étais pas du genre à aimer l'eau, mais à ce point là !

- Ah vous pouvez rire, mais vous rirez moins là haut, moi j'ai déjà été dehors de la tranchée, et je peux vous dire que c'est pas une triste affaire ! Alors moquez vous du vieux Bellard qu'aime pas patauger, mais avant de me faire trouer, j'ai bien le droit de réclamer d'avoir les pieds au sec.


A même pas 30 ans, Joseph Bellard avait déjà la mine d'un vieillard, affecté au plus au point par cette guerre qui avait frappé de plein fouet toute une génération. Il avait survécu aux massacres d’août 1914, il avait été des vainqueurs de la Marne, il avait connu les tranchées des Flandres, et il était maintenant sur le point de prendre part à la bataille de l'Artois. Il n'était qu'un simple paysan picard, jeté à l'abattoir. Il y avait survécu jusque là, la chance, le destin ? Commun survivre à ça autrement ?



- C'est pour bientôt, moi j'vous l'dit

- Et qu'est ce qui te fait dire ça Bellard ?

- Les canons tirent plus long, ils font de la place pour les troufions. T'as ta montre Cordier ?

- Oui, 10h

- Bon les bleus, lacez bien vos chaussures, j'vous dis que c'est pour bientôt.


Le Capitaine, flanqué de ses sous-officiers s'approcha des hommes dans la tranchée en regardant sa montre. Il compta à voix basse pendant quelques secondes.

- Baïonnette au canon !

Il compta quelques secondes de plus, puis approcha son sifflet de ses lèvres.
Le sifflement resta suspendu dans les airs. Les hommes s'élancèrent hors des tranchées en poussant des cris de fureur. Le temps d'avoir peur est passé, les doutes et les hésitations ne sont plus permis. Il faut avancer, comme on l'a toujours fait.
Déjà les premiers hommes retombent au fond de la tranchée, frappés à mort dès le premier pas.

- Bonne chance mon vieux Cordier, on se retrouve là bas.

- Courage Bellard, et à bientôt.


Déjà, on atteint les premières lignes ennemies. Des camarades sont tombés, mais on en a prit l'habitude, la guerre ne s'arrête pas au premier mort. On bouscule facilement les quelques défenseurs restant, et on poursuit notre avance. Puis on arrive aux ruines...
Voilà donc ce qu'il reste de la France conquise ? Des bâtiments éventrés, des rues défoncées, des pavés brisés entre lesquels s'écoulent des filets de sang, une main implorante dépassant d'un tas de gravats. Il ne reste rien, pas un clocher, pas une maison, pas un homme qui n'en ait réchappé.
Il faut maintenant se battre dans les rues, récupérer chaque ruine l'une après l'autre.
On se tire dessus de derrière chaque muret, chaque portail, chaque abri de fortune. Les balles fendent l'air dans tous les sens, les grenades pleuvent et les mitrailleuses crachent.

- Capitaine, on est bloqués là, il faut trouver un autre passage !

- Bellard et Cordier, vous pensez pouvoir me descendre ces boches depuis l'étage de la maison là ?

- Bien sûr Capitaine.

- Bon alors bougez vous grand Dieu, on va pas rester plantés là jusqu'à la fin de la guerre ! Et faites attention à vous, vous êtes mes meilleurs tireur.


L'offensive a été d'une rare violence. On a bousculé les Allemands partout, et les Anglais ont même lancé des attaques pour nous soutenir, elles aussi victorieuses. Mais chaque mètre coûte des vies.
Par endroit, on avance tellement vite qu'on se perd. On prend les villages, les réserves et l'artillerie allemande.


- Il te reste une grenade Cordier ?

- Oui, juste une, la foire pas.

- Si elle me saute pas à la gueule je serai déjà content. T'es prêt ? On va dégager le chemin pour les copains.


Une grenade, quelques balles, et des corps entremêlés, indistincts et incomplets. Chaque balle qu'on tire emporte avec elle une part de notre humanité. Mais on n'y pense pas, pas tout de suite, après, pendant longtemps, et on en fait des cauchemars. On ne survit jamais à une guerre, il y a toujours quelque chose qui meurt en nous, toujours.

Pendant un mois et demi on vole de succès en succès. Quand d'Urbal décrète la fin de l'offensive on la considère comme une grande victoire, on reprend encore du terrain sur les boches, on récupère notre pays. Et les 200.000 tombés attendront avant d'être pleurés.

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Re: Le chemin des larmes (par Nade)

Message par Gérard Bouchard le Lun 14 Déc - 17:46

Un petit chapitre de transition pour se remettre dans le bain avant de s'attaquer à... un gros morceau si je puis dire.
https://www.youtube.com/watch?v=b2TX0TYmpAg




Châlons-en-Champagne, janvier 1916.

Voilà 1 an et demi qu'on se battait, déjà plusieurs millions d'hommes étaient tombés, autant que pendant toutes les guerres napoléoniennes. 1 an et demi de combats ininterrompus en France, en Belgique, en Russie, en Italie, en Bulgarie, en Grèce, en Turquie, dans les airs, sur les mers et sur la terre, dans la terre.
Les hommes n'en peuvent plus de ces cousins qui se chamaillent, de ces vieux empires qui veulent mener un baroud d'honneur. Heureusement qu'on a la gnôle et les bordels. On peut se reposer un peu à l'arrière avant d'y retourner.


- Bon dieu, qu'est-ce qu'on se caille, pas fâché d'être enfin au chaud, hein Cordier?

- T'as raison Bellard, ce troquet est une bénédiction, y'a pas moins de soldat que dans les trous, mais au moins ça sent un peu moins la charogne.

- Et on a le cul au sec... bon, parlant de cul, trouve nous un endroit où le poser.

- C'est bondé, attend, là, y'a des places vers les 3 gars au fond.

- Cours-y avant qu'on nous pique la place.


Ah, l'arrière ! 8 jours pour souffler, pour se rincer le gosier et faire nos affaires d'hommes. Les Soldats s'entassaient dans des troquets miteux qui faisaient fortune grâce aux maigres soldes des engagés.


- Moi c'est Bellard, et lui c'est Cordier.

- Enchanté, moi c'est Guennégant, et euh... Jules et Émile, c'est ça ?

- C'est ça, répondit Émile, qui semblait être le plus jeune.

- C'est breton ça Guennégant ?

- Oui, je suis de Vannes, mais ça fait bien longtemps que je n'y ai pas remis les pieds.

- T'as servi où ?

- Principalement sur l'Yser, à Dixmude, une sale affaire...

- Et toi Émile ?

- D'abord la Marne, à Penchard, puis la Belgique.

- Et Jules ?

- J'ai été blessé dans les Ardennes Belges, le premier jour, mais ils m'ont retapé avant de m'envoyer en Champagne. Ils m'ont gardé en vie pour m'enterrer, c'est un comble. Et vous les gars ?

- Nous, avec Cordier, on était en Lorraine, puis dans la Marne, puis à Ypres, et dans l'Artois, et en Champagne depuis quelques jours, mais on sera bientôt déplacés.

- Comme beaucoup d'hommes ici, j'ai l'impression qu'ils vont envoyer les vieux de la vieille dans un coin calme quelques temps, répondit Guennégant.

- Il serait bien temps, parce que j'en ai plein les godillots d'être chahuté à droite à gauche. Et à chaque fois je tombe dans un trou encore plus boueux que le précédent, grogna Bellard.

- On est tous dans la même galère l'ami.

- Mais s'ils ont décidé de nous vernir alors tant mieux !

- Il paraît que le coin là bas est tranquille, rien de comparable à la Belgique. Les Boches restent à 20km de nos lignes, ils ne viennent pas nous voir, et on ne va pas les voir.

- Ça a l'air plutôt agréable, ça nous changera des ruines de l'Artois, plaisanta Cordier.

- Et c'est ou qu'ils nous envoient ?

- A environ 90km à l'Est, une petite ville sur la Meuse, Verdun.

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